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vendredi 18 mars 2016, par ouvrage

Luchon : « Jean-Louis » Mittou, profession bouquiniste

Notre contributrice Nadyne invite aujourd’hui les lecteurs de "Luchon Mag" à entrer dans la boutique du bouquiniste luchonnais Jean-Louis Mittou, bouquiniste.

Samedi 28 Novembre 2015

Les Luchonnais et autres habitants du Pays de Luchon et de la vallée ont-ils pleinement conscience du privilège dont ils bénéficient en possédant dans leurs "murs" un représentant d’une profession spécifiquement française, voire parisienne à ses débuts…

Bouquiniste… un métier dont le nom reste effectivement lié aux quais de Paris, un métier qui à la fois interpelle le curieux et "effraie" le néophyte soit parce qu’il n’a retenu que les descriptifs miséreux (cf. historique), soit qu’il le croit réservé à une certaine élite intellectuelle, un métier qui semble rare même s’ils sont plusieurs milliers en France mais dont les ventes ne représentent que 2 à 5% du marché global du livre.

"Luchon Mag" invite ses lecteurs à mieux appréhender ce métier méconnu en parcourant le bref historique ci-après et en "écoutant" Jean-Louis Mittou, bouquiniste, installé depuis 18 ans, au 32 Allée d’Etigny à Luchon .

La tradition des bouquinistes

La tradition des bouquinistes (dont l’origine étymologique n’est pas certaine mais se réfère souvent à bocca, bouche en italien) débute à Paris, aux alentours du XVIe siècle avec des petits marchands colporteurs (parce qu’ils portent un panier pendu à leur col / à leur cou).

En 1723 Savary dans son dictionnaire du commerce définit ainsi les bouquinistes qu’il nomme ’estalleurs’ : "Pauvres libraires qui, n’ayant pas le moyen de tenir boutique ni de vendre du neuf, estaloient de vieux livres sur le Pont Neuf, le long des quais et en quelques autres endroits de la villes.’

Le terme ’bouquiniste’ apparaît dans le Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1762) avec la définition et la graphie suivante : "Celui qui vend ou achète de vieux Livres, des Bouquins".

L’étymologie de "bouquin" (au sens de "livre peu estimé", d’occasion) n’est pas claire, mais le mot dans cette occurrence est attesté dès 1694, toujours par l’Académie, le terme de "boucquain", sans doute dérivé du flamand "boeckjîn" ou petit livre, fait son apparition en1459, attesté sous la forme "bouquin" vers la fin du XVI° siècle. Dans son "Dictionnaire" de 1690, Furetière en donne la définition de "vieux livre fripé et peu connu".

Les bouqinistes de Paris

Les bouquinistes de Paris inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1991, sont des vendeurs de livres anciens et d’occasion, installés (depuis quatre siècles) sur plus de trois kilomètres le long des quais de la Seine : sur la rive droite , du pont Marie au quai du Louvre ; sur la rive gauche du quai de la Tournelle au quai Voltaire .

Bien qu’ayant inspiré d’autres capitales, comme Ottawa, Pékin et Tokyo, les bouquinistes des quais de la Seine maintiennent une tradition unique au monde au cœur de Paris malgré des fortunes diverses et de nombreux aléas (bien qu’installés le long de la Seine, leur quatre siècles de présence à Paris n’est pas l’histoire d’un long fleuve tranquille…)

L’emblème traditionnel des bouquinistes est "un lézard regardant une épée", le lézard symbolisant les bouquinistes toujours à la recherche du soleil pour vendre leurs livres et l’épée représentant leur aspiration à la noble profession de libraire auxquels on accordait le privilège de porter l’épée.

En savoir plus sur les bouquinistes : ouvrage de Guy Silva : Avec les bouquinistes des Quais de Paris, Le Castor Astral éditeur, 2000, "Histoire des bouquinistes" (Le Parapet, n° 53 de juin 2007).

Dans l’antre du bouquiniste luchonnais…

Ce sont les hasards de la vie qui, après des études de comptabilité, ont amené Jean-Louis Mittou à devenir bouquiniste. Victime d’un licenciement, il décida de consacrer son pécule d’indemnisation à ce métier que pratiquait son frère et qu’il avait eu l’occasion d’aider.
Après une douzaine d’années à faire les marchés à Toulouse, il choisit de sédentariser son activité

Une rapide étude de marché lui fait constater que "c’était un commerce qui manquait à Luchon où il y a 18 ans il avait beaucoup de monde et ça a pris tout de suite".

La clientèle émane de tous ceux qui fréquentent Luchon : curistes, skieurs, touristes du week-end, propriétaires de résidences secondaires et quelques clients de la vallée. Evidemment le succès de "l’étranger" (imaginez ! Un émigré de Toulouse !) a dérangé et Jean-Louis, au métier peu courant, donc un peu louche ( ! ) a rapidement fait les frais d’un contrôle URSSAF et d’un contrôle des prix. Les commanditaires anonymes ne le restèrent pas longtemps et surtout en furent pour leurs frais : "la profession est très réglementée" explique Jean-Louis Mittou "et comme j’étais en règle, j’étais tranquille".

Passé ce "bizutage", le bouquiniste luchonnais ne parle que des avantages du métier : "la clientèle du livre est très intéressante, surtout à Luchon."

"En 18 ans, je me suis ‘énervé’ une seule fois pour contrer un raisonnement absurde. Le livre c’est une démarche, on n’achète pas un livre comme une fringue. La clientèle est très agréable, sans problème. Sinon, je ne ferai plus ce métier. Quel métier peut se vanter de n’avoir jamais eu de chèque sans provision ? Sur les marchés, c’était différent : la clientèle est un peu plus chipoteuse. J’ai tenu un café et je sais ce qu’est la clientèle pénible. De nombreux clients sont devenus des amis".

Jean-Louis Mittou s’évade régulièrement en faisant des salons, il aime y retrouver des collègues et des clients fidèles mais il admet ne plus avoir le feu sacré et n’a conservé que quelques sorties proches : Montauban, Agen, Pau, Bayonne et Toulouse-L’Union qu’il organise (à quand un salon des bouquinistes à Luchon ?).

D’où proviennent les livres d’occasion ou assimilés qui garnissent les rayons du bouquiniste de l’Allée d’Etigny ?

Jean-Louis s’approvisionne grâce à des représentants et à… un journaliste culinaire grâce auquel il a un rayon très richement doté en livres neufs.

Les livres "neufs-soldés" proviennent d’entrepôts de soldeurs. Les particuliers font aussi appel à lui pour éclaircir leur bibliothèque ou carrément vider des maisons héritées.

"Au bout de trente ans ça fait des milliers de livres et encore j’en ai ‘évacué’ (soldés ou cédés par cartons à des collègues. C’est du ‘recyclage !)".

Parlant du livre ancien, Jean-Louis Mittou parle "amoureusement". Pour lui, "le livre ancien, ce n’est pas une question d’argent, c’est un bonheur de trouver un livre exceptionnel : un livre avec une dédicace de l’auteur, une très belle reliure… J’ai eu un beau Proust, son premier livre, à compte d’auteu , il était d’autant plus rare qu’il y avait une faute de frappe dans le nom de l’éditeur. Mais je l’ai rentré dix ans trop tard. Le livre c’est le plaisir des yeux et du toucher. Ce matin (l’interview s’est déroulée au salon des bouquinistes de Montauban), j’ai vu un livre avec un dessin original de Brayer, c’est émouvant. Et le bonheur, il faut le partager. Une vente trop rapide me prive de le montrer… et de faire aussi durer mon plaisir personnel".

Quand Jean-Louis a débuté, à 27 ans, il se souvient, avec bonheur, qu’ils étaient toute une bande de jeunes bouquinistes, alors que maintenant il y a plus de quinquagénaires… et au delà…

Et quand je lui demande "Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un jeune qui voudrait se lancer ?", sa réponse fuse sans attendre "Ne te lance pas !" mais immédiatement il temporise en précisant "Je l’aiderai... comme j’en ai déjà aidé… Les derniers en date se sont installés à Saint Antonin, dans le Tarn-et- Garonne".

Quelles sont les qualités requises pour devenir bouquiniste ?

"Il faut être vaillant, c’est un boulot prenant, il faut entretenir le stock. Et ce n’est pas le plus facile".

Passionné d’histoire et en particulier de la 2° guerre mondiale , Jean-Louis reconnaît que "ce n’est pas ce que je vends le plus , ce sont surtout les ’polars’ qui quittent les étagères. La clientèle du livre ancien s’est amenuisée. Autrefois, il n’y avait rien pour s’évader, pas de télé, peu de radios, pas Internet, le livre était la seule distraction intellectuelle".

Cependant il évoque la clientèle (rare) qui n ’hésite pas à payer le prix très fort pour des pièces extrêmement rare.

"Certains livres peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros" révèle Jean-Louis qui n’a jamais possédé de tels trésors. Il évoque la vente du dernier exemplaire des Contes de Canterburry (de Geoffrey Chaucer, auteur du XIV° siècle).
Parmi les livres pouvant atteindre des prix exorbitants, il convient de citer la bible de Gutenberg, éditée à (environ) 180 exemplaires (une partie sur parchemin (velin) une partie sur papier d’Italie. 48 sont encore conservés, dont la plupart sont dans des musées ou bibliothèques (la France abrite quatre de ces trésors : trois "velin" à la Bibliothèque Nationale, un "papier" à la Bibliothèque Mazarine).

De quoi faire rêver de nombreux bouquinistes … à Luchon et ailleurs !

Nadyne V.F.


Les livres du XIX°, à partir de 1850 sont très souvent "piqués" tandis qu’au XVIII° siècle le papier était de meilleure qualité (Photo Nadyne)

Un livre de 1675, le papier n’a pas bougé. Même mal entreposé , ces ouvrages résistent à l’humidité (un des fléaux des amateurs de livres) (Photo Nadyne)

Voir en ligne : Luchon : Jean-Louis Mittou, profession bouquiniste

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